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Lundi 17 décembre 2007
Quelles perspectives actuelles pour l’action révolutionnaire ?
 
Si reste valable l’idée que « la révolution est impossible sans une crise nationale affectant exploiteurs et exploités », (Lénine, La maladie infantile du communisme), quelle théorie révolutionnaire pour un nouveau mouvement révolutionnaire ?
 
1) Rejet de l’idée de révolution, un aspect de l’idéologie dominante
1-Par la lutte idéologique pour déshistoriciser les rapports sociaux et faire de la réalité du capitalisme le cadre indépassable de l’aventure humaine
2-A travers la conception réformiste de l’antagonisme capital / travail qui ne pourrait être dépassé (le capitalisme comme ultime forme sociale car elle seule a conquis le monde, ralliement à « l’économie de marché »)
3-D’une manière théoriquement plus subtile en opposant de façon abstraite gouvernement et révolution : « Que toutes les révolutions connues dégénèrent, ce n’est pas un hasard ; c’est qu’elles ne peuvent jamais, comme régime institué, être ce qu’elles étaient comme mouvement… Les révolutions sont vraies comme mouvement et fausses comme régimes »
4-En liant révolution et totalitarisme : Arendt (Les origines du totalitarisme), le caractère utopique de toute révolution mène nécessairement au totalitarisme (opposer le caractère démocratique et pacifique de la révolution américaine à l’idéal sanguinaire de la « vertu » de l’Incorruptible) ; voir aussi F.Furet
 
2)-Quelles nouvelles perspectives révolutionnaires ?
1-Nécessaire retour à Gramsci pour repenser le concept et la pratique de la transformation au cœur de la « révolution passive » du capitalisme global :
1-le concept gramscien de révolution passive, ou « révolution sans révolution », peut être appliqué à l’étude de tous ces phénomènes de profondes mutations économiques, sociales, culturelles directes ou gérées par les classes dominantes, accompagnées d’une lutte idéologique intense qui vise à favoriser l’adéquation passive des mentalités et des habitudes collectives aux exigences économiques dominantes.
exemple : le fascisme mussolinien qui serait « la forme de révolution passive propre au XXème siècle comme le libéralisme l’a été au XIX ème »
2-la question centrale de l’hégémonie, à la fois comme concept et comme perspective stratégique : parvenir à l’hégémonie (matériellement possible) des producteurs et des classes subalternes (= masses populaires) dans la mesure où elle est la condition permanente d’une société politique qui règle les conflits de classe par un pouvoir fondé sur la force et lié aux rapports de production
3- la condition permanente d’une société politique qui règle les conflits de classe par un pouvoir fondé sur la force et lié aux rapports de production
4--Chez Gramsci, passage d’une vision de la transformation révolutionnaire centrée sur la prise du pouvoir (cependant non négligée !) à une autre centrée sur la lutte pour l’hégémonie : l’antithèse gramscienne entre domination et subalternité permet d’affronter la question du rapport entre le conflit originel capital / travail et les conflits qui aujourd’hui apparaissent à propos de l’environnement, de la sexualité, de l’identité culturelle, du féminisme etc .
 
2-Repenser la lutte des classes : les thèses de Jacques Bidet
1-L’idée de départ : la société moderne ne se réduit pas à son « être capitaliste » traditionnel (par exemple la propriété privée des moyens de production, les institutions et les pratiques qui s’y rattachent), mais que la production publique de richesses, débordant ce cadre, est partout considérable grâce aux différents systèmes organisés que sont par exemple l’enseignement, la santé ou l’administration. (l’exploitation du travail humain, et par voie de conséquence la lutte des classes prennent donc nécessairement des formes nouvelles).
2-La classe capitaliste dominante « comporte donc deux pôles, l’un autour du procès marchand, l’autre autour du procès organisationnel. L’un où fonctionnent des titres de propriété » (rôle des actionnaires etc.), « l’autre où s’exhibent les titres de compétence reconnue »
3-Ainsi, la classe dominante ne peut exister, maintenir et accroître sa domination que par l’articulation de ces deux pôles que sont le marché et l’organisation, deux fonctions corrélatives mais néanmoins distinctes  (l’actionnaire ne pourrait pas exploiter le travailleur sans le concours nécessaire du gestionnaire)
4-Situation nouvelle aujourd’hui : le monde ouvrier a perdu sa centralité, sa place stratégique dans la production qui faisait de lui un élément moteur : la lutte des classes n’a donc pas disparu, mais présente des formes spécifiquement modernes qu’il propose de penser, approfondissant et reconstruisant ainsi l’édifice théorique de Marx, à partir des relations complexes d’opposition entre la classe dominante et, nouveauté théorique, ce qu’il appelle la classe fondamentale qui se définit comme « l’ensemble de ceux dont le travail est exploité à travers le rapport de classes spécifiquement moderne, formant de fractions selon qu’y prédomine le marché (paysans, artisans etc.), l’organisation (salariés du public), ou que les deux facteurs s’y conjuguent plus étroitement (salariés du privé). Ils forment une seule classe, que je désigne comme la classe fondamentale. ».
 
3-Le « communisme » est mort, vive le communisme (L.Sève)
1-Ce que Marx a pensé sous le mot de communisme n’a à peu près rien à voir avec le « communisme » : c’est pour lui « le mouvement réel qui dépasse l’état de choses existant »
-vers le dépassement du capitalisme comme dernière forme d’une société de classes vers une société sans classes
-par la résorption de toutes les grandes aliénations historiques du genre humain
2-Le communisme comme seule alternative à ce capitalisme qui conduit l’humanité à sa perte : parce qu’il est mise en privé universelle il prive en conséquence les êtres humains de la maîtrise collective de leurs conditions d’existence et de leurs puissances sociales (avoirs, savoirs, pouvoirs), est donc la forme extrême de l’aliénation humaine => urgence d’une « insurrection générale en faveur du bien commun »
3-Le caractère de classe du communisme concerne non seulement la classe ouvrière mais toutes les forces collectives et individuelles avides de désaliénation : nécessité de rompre avec la culture révolutionnaire traditionnelle (est caduque par exemple l’idée de la conquête du pouvoir d’Etat comme préalable d’une transformation sociale par en haut)
4-Cette désaliénation est inévitablement un processus long hors de portée d’un acte révolutionnaire soudain : réfléchir à l’idée d’une « évolution révolutionnaire », processus multiforme et inégal mais poursuivi avec persévérance dans de multiples actions
5-Nécessité d’une forte rupture symbolique avec une façon de faire de la politique qui est épuisée et dont personne ne veut plus : faire de la politique aujourd’hui avec le communisme, c’est avant tout multiplier les initiatives transformatrices désaliénantes sur tous les terrains et avec la participation du plus grand nombre
6-Absolument conserver le communisme et radicalement dépasser le parti : le combat pour l’émancipation sociale ne peut absolument plus se mener dans le cadre de la sujétion militante.
par Jacques Ducol publié dans : philosophie et politique
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Lundi 17 décembre 2007
Se réapproprier de façon critique théories et pratiques historiques
 
1) De la révolution capitaliste à la révolution prolétarienne
La révolution capitaliste, dont la caractéristique essentielleest l’appropriation privée du produit social qui conduit à l’opposition du prolétariat et de la bourgeoisie, peut conduire, dans des conditions différentes propres à chaque pays, au développement de la révolution prolétarienne, point de départ et moment fondamental du mouvement vers la société sans classes ou société communiste. Car pour Marx, le communismen’est « ni un état qui doit être créé, ni un idéal sur lequel la réalité devra se régler. Nous appelons communisme le mouvement réel qui dépasse l’état de choses existant. Les conditions de ce mouvement résultent des prémisses actuellement existantes » (IA, 64), mouvement qui nécessairement« bouleverse la base de tous les rapports de production et d’échanges antérieurs »
 
2)-Les leçons d’une révolution prolétarienne et populaire : la Commune de Paris
Pour Marx et Engels, « la Commune de Paris, c’était la dictature du prolétariat ». En recherchant des formes nouvelles par lesquelles pourrait s’exprimer la souveraineté populaire dont la force dominante mais non exclusive repose sur les ouvriers (rôle des organisations les plus diverses, décision d’élire un Conseil Général de la Commune qui, « exécutif et législatif à la fois » (Marx), la Commune de Paris, « être collectif concentrant toutes les forces sociales », est bien la première tentative révolutionnaire pour s’attaquer concrètement au problème de la transformation fondamentale des rapports sociaux de production.
 
3)-Quelques remarques à propos de conceptions anciennes
Peut-on de nos jours, comme c’était rappelé dans le « marxisme-léninisme » officiel en URSS, encore faire de la question du pouvoir la question essentielle de toute révolution ? Peut-on accepter que le rôle de l’homme nouveau dans la nouvelle société se réduise à « comprendre la politique du parti et du gouvernement et à savoir la mettre en pratique », et que la nécessaire révolution culturelle se fasse « d’en haut, sur l’initiative et sous la direction du Parti communiste et du pouvoir, avec le concours actif de millions d’ouvriers, de paysans kolkhoziens et d’intellectuels » ? Même si le PCF avec Waldeck Rochet  en 1967 (Qu’est-ce qu’un révolutionnaire dans la France de notre temps ?) a proposé certaines nouveautés, notamment l’idée d’une « lutte pour la démocratie jusqu’au bout, c’est à dire [d’une] lutte pour la transformation socialiste de la société » (32), il reste prisonnier d’une théorie fondée sur la centralité de la classe ouvrière et du mouvement ouvrier, ce qui aujourd’hui pose problème.
par Jacques Ducol publié dans : philosophie et politique
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Lundi 17 décembre 2007
Introduction
 
A l’époque de la globalisation capitaliste, et à la suite de l’échec de la plupart des tentatives de « construction du socialisme », ne faut-il pas renouveler notre conception de la révolution ? Ne faut-il pas procéder à une « réforme de la révolution », c’est à dire, pour reprendre les termes de Lucien Sève, penser le nécessaire mouvement de désaliénation de l’humanité comme « évolution révolutionnaire » ?
 
I / Anatomie du terme
 
1) L’étymologie ( revolutio, revolvere, retour, révolution, revenir, rouler en arrière) qui renvoie au domaine de l’astronomie ne se retrouve plus dans l’acception courante du terme
2) Les différentes définitions proposées dans les dictionnaires les plus courants évoquent l’idée de changements importants dans l’ordre économique, social, moral d’une société, de renversement d’un régime politique qui amène de profondes transformations dans les institutions d’une nation (cf. 1789), de bouleversement brusque et généralement violent en vue de reconstruire la société sur des principes nouveaux (politique, économique, moral, religieux …) opposés à ceux du régime renversé, de substituer un ordre nouveau à un ordre ancien
3) Cependant, jamais la révolution n’est pensée en termes de lutte de classes 
 
II / La révolution comme dialectique de la rupture et du processus
 
1) Un héritage de la philosophie politique des Lumières : la dialectique Evolution / Révolution
Si l’idée de germes qui mûrissent progressivement se trouve déjà dans l’Esprit des Lois de Montesquieu (« Il faut quelque fois bien des siècles pour préparer les changements ; les événements mûrissent et voilà les révolutions », Livre XXVIII, chapitre.39), ce sont surtout Hegel - d’un point de vue philosophique (« Du reste il n’est pas difficile de voir que notre temps est un temps de gestation et de transition à une nouvelle période … l’esprit qui se forme mûrit lentement et silencieusement jusqu’à sa nouvelle figure, désintègre fragment par fragment l’édifice de son monde précédent … Cet émiettement continu qui n’altérait pas la physionomie du tout est brusquement interrompu par le lever du soleil qui, dans un éclair, dessine en une fois la forme du nouveau monde », Phénoménologie de l’Esprit, Préface, tome I, p.12°) - et Tocqueville - d’un point de vue historique («  La France n’a point déposé autour d’elle les germes de la révolution, elle y a développé ceux qui y étaient déjà ; elle n’a point été le dieu qui crée, mais le rayon de soleil qui fait éclore », L’Ancien régime et la Révolution, p 45) - qui vont essayer de penser le mouvement révolutionnaire à partir de la dialectique de l’évolution et de la révolution, de la quantité et de la qualité.
 
2) Dépassement critique de cet héritage
1-Mais c’est dans la Préface à la Contribution à la critique de l’Economie politique que Marx propose un dépassement critique de ces conceptions : « A un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants. De formes de développement des forces productives qu’ils étaient, ces rapports en deviennent des entraves. Alors s’ouvre une période de révolution sociale… ». C’est dire que toute révolution doit être pensée par rapport à la lutte des classes puisque « toute lutte révolutionnaire est dirigée contre une classe qui a dominé jusqu’alors » (Idéologie allemande)
2-Cependant, cela suppose une certaine conscience politique, déjà aperçue par Tocqueville (« La …la première elle a vu clairement ce qu’elle voulait faire… »), mais véritablement théorisée par Marx pour qui est nécessaire « la formation d’une masse révolutionnaire qui fasse la révolution non seulement contre les conditions particulières de la société passée, mais contre la « production de la vie » antérieure à elle-même » (IA, 70)
 
3) Pourquoi ces « périodes de révolution sociale » qui s’ouvrent ont-elles des rythmes différents ?
1-L’analyse comparative du développement de l’Angleterre et de la France montre, selon Engels (Anti-Dühring), que ce sont les conditions historiques particulières expliquent les formes différentes que prend la révolution : « Tandis qu’en France l’ouragan de la révolution balayait le pays, un bouleversement plus silencieux mais non moins puissant s’accomplissait en Angleterre… » (p.300). Il y a un temps de la révolution qui peut être plus ou moins long selon les circonstances : la révolution n’estpas « quelque chose qui peut se faire du jour au lendemain » (Engels), ce que Lénine approfondira en parlant de « bonds qualitatifs » qui peuvent s’étendre « à des périodes de dix ans et parfois plus ». Ce que déjà Tocqueville avait commencé à penser à propos de la Révolution française, révolution totale puisque son objet a été « d’abolir la forme ancienne de la société » ;
 
par Jacques Ducol publié dans : philosophie et politique
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Mardi 12 juin 2007
Le jeudi 31 mai 2007 à 20 heures, aux cinémas « Les Studio », à Tours, Le CNP, le Cercle Jacques-Decour,  le Syndicat français des artistes interprètes CGT, ont organisé une soirée ciné-débat sur le thème :
 
Que serait la culture sans les intermittents du spectacle ?
 
Après la présentation du film de Jean-Luc Galvan : Bleu de travail et bleu du ciel, un débat s’est instauré, passionné et riche d’enseignements, avec Patrick Harivel,  acteur interprète, des représentants  du Syndicat Tourangeau des Artistes Musiciens CGT et le Cercle Jacques Decour.
L’idée de cette soirée est née d’une série de questions que nous nous posions :
 
Les intermittents, créateurs, interprètes, techniciens du spectacle vivant sont-ils des artistes en pointillés ?
Ø     Qu’apportent-ils à la culture ?
Ø     Que serait sans eux la vie culturelle de notre pays ?
Ø     Pourquoi les violentes attaques et les manœuvres diverses menées à leur encontre par les gouvernements, le MEDEF ?
Ø     Pourquoi les signatures successives en 4 ans d’au moins deux protocoles d’accord mettant en question l’existence de plusieurs milliers d’entre eux ?
 
Le documentaire que nous avons présenté montre des professionnels du spectacle en bleu de travail :
Jean-Luc Galvan est auteur et réalisateur de Bleu du travail et bleu du ciel. Où il est question du travail de l’artiste, de son statut dans la société et du travail en général.
 
L’auteur-réalisateur, en partant des professions du spectacle, et du statut d’intermittent, se pose la question du rapport au travail. Dans ces milieux, " artistiques ", mais aussi au-delà.
 
Jean-Luc Galvan a aussi participé à l’écriture d’un documentaire de création, les Rêves de la main, réalisé par Renaud Verbois, en 1999. Où il est question des ganteries de Millau, fermées pour cause de rentabilité économique. Et de toute la perte d’un savoir-faire, et d’une certaine forme d’art dans le travail.
 
Là, avec Bleu du travail et bleu du ciel, il renoue avec cette réflexion autour de la notion de travail. " L’idée de ce film est née en 1996-1997, pendant les luttes des intermittents du spectacle pour le maintien de leur statut ", explique-t-il. Lui, à l’époque a participé au mouvement, à Toulouse ". Et a filmé les actions ponctuelles des intermittents.
 
Parallèlement, il s’est associé aux débats " très riches " des coordinations nationales.
C’est cet engagement qui a fait naître le film que nous avons regardé ensemble.
Dans ce documentaire, le fil conducteur est la remise en cause de la création culturelle comme production marchande.
 Il invite à réfléchir au statut de ceux qui participent à la création : salariés lorsqu’ils reçoivent un cachet. Et chômeurs indemnisés le reste du temps.
 En fait, le statut d’intermittent ne paye pas le travail, mais les périodes hors contrat.
 
Jean-Luc Galvan est allé rencontrer des professionnels du spectacle impliqués dans ce mouvement de 1996. Comme l’Usine, Okupa Mobil ou Saltobrank. Tous ces gens, considérés comme chômeurs en dehors des 507 heures (ou 43 cachets) qui leur assuraient à l’époque l’ouverture de droits aux ASSEDICS. " Qui ont fui le salariat traditionnel, parce qu’ils ont envie d’"autre chose". Ils bossent beaucoup, mais ils n’ont pas d’horaires fixes, ni de journées "type". Ils créent un autre rapport au temps. "
 
Jean-Luc Galvan a donc interrogé ce rapport au temps de la création. Et au travail qu’elle représente, parce qu’elle ne naît pas de rien.
 
Bleu du travail et bleu du ciel, parce qu’ « il faut beaucoup travailler pour fabriquer du rêve ».
 
Ce qui induit d’emblée une autre question : quelle est la part du rêve dans le travail ? Comment peut-on associer les deux ? Est-ce que c’est conciliable ? "
Pour le réalisateur, la réponse est positive.
 
Mais il a peur qu’aujourd’hui, nous installions une culture à deux vitesses : la grosse artillerie d’un côté, financée à coups de grosses subventions. De moins en moins de compagnies reçoivent de plus en plus de fric. Et à côté, des gens qui essayent de vivre, d’innover, de créer, avec peu de moyens. Aujourd’hui, une compagnie ne peut pas salarier ses comédiens, ses techniciens. Si le statut d’intermittent disparaissait, le théâtre, la musique, l’audiovisuel connaîtraient un appauvrissement sans précédent. La multiplicité, l’échange, la confrontation, l’émulation permettent d’avoir une création aussi vivante. "
 
La question : comment prend-on en compte le travail réel d’un artiste ? Le temps de la création pure, le temps de la répétition, le temps du montage des décors ? Tout cet envers du décor que le spectateur ne voit pas, et qui n’est pas non plus décompté lorsqu’une compagnie vend un spectacle ? En 1997, les intermittents en lutte proposaient d’étendre leur statut à toutes les couches de la société, toutes activités confondues. " D’abord, ça empêcherait les gens de faire n’importe quoi, à n’importe quel prix, comme veut l’imposer le patronat. Et puis ensuite, ça permettrait à tout le monde de repartir sur d’autres bases, à n’importe quel moment de sa vie."
 
Ce petit film n’est pas une bible. Mais à mélanger imaginaire, travail de l’artiste et travail pour monter un spectacle, il ouvre des portes sur une question toute simple : au fait, qu’est-ce que travailler ? Et à quoi ça sert ?
par Cercle Jacques Decour publié dans : philosophie et politique
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Jeudi 10 mai 2007
Enjeux politiques de la paresse :
 
Tantôt résistante ou complice face aux pouvoirs, tour à tour refus du travail ou justification de son organisation, la paresse n'a cessé d'être immorale, et problématique politique . C'est sous cet angle que je voudrais aborder une réflexion autour de l'éloge de la paresse de Paul Lafargue.
La paresse est enjeu politique avant tout. Son premier théoricien, Paul Lafargue, très engagé dans le socialisme de son époque, a publié le droit à la paresse en 1883.
 
Beau fils et disciple de Marx, Lafargue avait bien intégré les thèses essentielles du manifeste communiste et du capital[1]. Mais, pour lui, il manquait à la théorie du travail et de la valeur un épilogue, il nous l'offre, c'est une théorie de la paresse.
Lafargue propose de reconquérir le temps qui est volé aux travailleurs en célébrant ce qu'il nomme la noble inactivité. Après la lutte pour le travail, il appelle à la lutte pour la paresse.
C'est un livre furieux, déclamatoire, allégorique, mais aussi analytique, plein de chiffres et de citations, l'une des premières grandes apologies de la paresse. En ce sens, Lafargue est un précurseur. Dans cet ouvrage, sa démarche se rapproche autant et même plus de celle de Nietzsche que de celle des grandes philosophies systématiques du XIX° siècle.
 
Pour Paul Lafargue, dès l'ouverture du livre, le travail (envisagé comme valeur unique) bâtit sa réputation sur le mensonge, peut-être le plus grand mensonge de la modernité. Malsain, abrutissant, le travail n'est pas pour lui une vertu, c'est un vice, qui nous dérobe à nous-mêmes, et la propagande qui l'entoure nous concocte un monde totalement déformé.
 
La paresse ne peut exister que comme corrélation au travail. Les ouvriers se tuent au travail pour permettre à des rentiers, à leurs patrons de vivre dans la paresse. La bourgeoisie possède les moyens de production, mais s'est emparée aussi des moyens de consommation. Elle seule peut se permettre d'accumuler suffisamment de moyens pour prendre du recul et s'approprier l'ensemble des biens produits par ceux qui travaillent comme des bêtes de somme sans pouvoir seulement vivre normalement, ni prendre quelques instants pour le repos qu'il soit physique ou moral.
 
En 1848, l'une des revendications essentielle des révolutionnaires était « le droit au travail », la journée de douze heures. Lafargue pense qu'en avançant cette revendication, et seulement celle-là, ils se sont livrés aux barons de l'industrie, qui ont sauté sur l'occasion.
 
Lafargue invective les prolétaires : « travaillez, travaillez, leur dit-il, pour agrandir la fortune sociale et vos misères individuelles, travaillez, travaillez, pour que, en devenant plus pauvres, vous ayez plus de raisons de travailler et d'être misérables ». C'est le cercle vicieux qu'il dénonce, où ce qu'on donne comme remède provoque une aggravation du mal.
 
Pour lui, le droit à la paresse est un droit naturel, qui doit être proclamé, s'il le faut, en dénonçant de fausses valeurs morales, comme le travail.
 
Au XIX° siècle, on explique l'impérialisme par le besoin de conquérir de nouveaux marchés pour absorber les effets de la surproduction capitaliste. Lafargue l'expliquerait plutôt comme la volonté d'exporter, vers des peuples ayant leur activité spécifique de production, qui leur permet de vivre en harmonie avec leur milieu, l'absurdité de la contrainte du travail salarié.
A la suite du rousseauisme, du romantisme, il idéalise les « bons sauvages », les sociétés qu'il appelle primitives.
Cela lui permet de montrer quel est le rôle de la religion dans le développement d'une culpabilité permanente concernant la paresse, mère de tous les vices, et pêché capital.
 
« Regardez le noble sauvage que les missionnaires de commerce et les commerçants de la religion n'ont pas encore corrompu avec le christianisme, la syphilis et le dogme du travail, et regardez ensuite nos misérables servants de machines ». Il pense que l'activité libre pour acquérir les biens naturels nécessaires à la vie rend les hommes beaux et conquérants, mais que l'assujettissement productif déglingue les organismes et les esprits. Les prolétaires ne sont pas les seuls à souffrir physiquement de la productivité capitaliste, les bourgeois eux-mêmes, par la surconsommation et l'inactivité sont rapidement décrépis, pas de la même manière : c'est leur bedaine et les excès en tout genre qui les détruisent.
 
Les « missionnaires du commerce et les « commerçants de la religion » ont leur dieu bourgeois: « Jéhovah, le Dieu barbu et rébarbatif, donna à ses adorateurs le suprême exemple de la paresse idéale ; après six jours de travail, il se reposa pour l'éternité. » C'est ce dieu du week end perpétuel, le premier des paresseux éternels, et ses prêtres, qui condamnent les hommes qui ne gagneraient pas leur pain à la sueur de leur front.
 
« Pour chanter véni créator, il faut avoir chasuble d'or. Nous en tissons pour vous grands de l'église, et nous, pauvres canuts, nous allons sans chemise. » 
 
Il aurait pu ajouter que c'étaient ces mêmes sociétés, contraintes à produire les aliments de luxe des colonisateurs (sucre, rhum, café, opium, tabac.), réduits à l'esclavage, qu'on traitait de paresseuses, et sur qui nous projetions notre morale judéo-chrétienne, et notre culpabilité religieuse.
 
Baudelaire parle de « la féconde paresse », il y voit en permanence une créativité en action, une sorte de contre-activité. Mais la question que nous pourrions nous poser, c'est : féconde pour qui ? La paresse est une contre-valeur, et elle ne peut s'apprécier qu'en regard du travail, comme la valeur travail ne se définit moralement que comme l'antithèse de la paresse.
 
Mais il y a deux états de la paresse, comme le dit Lafargue. L'une renvoie à un état d'origine, pur, innocent, et libre. C'est cet état de paresse que nous avons à reconquérir contre l'idéologie du travail avant tout, qui ne se réfère dans le système capitaliste qu'à la subordination, à l'exploitation.
 
Il y a aussi une autre paresse, celle qui est acquise aux dépends de celui qui travaille, celle du rentier, du financier, qui correspond elle aussi (en le renforçant) au système capitaliste. La paresse du premier type est une subversion du système. Il s'agit de reconquérir pour soi le temps qu'on nous vole, de reconquérir cette vie qu'on perd à la gagner.
 
La paresse est pour le travailleur du domaine de la résistance et de la revendication.
 
Revendication du temps libéré, non pas comme une permission accordée, mais comme un droit revendiqué. Lafargue ouvre la voie à cette revendication. Son livre est l'un des grands textes de l'aspiration à récupérer sa vie propre. Il concerne aujourd'hui tous les salariés, d'abord, et aussi bien d'autres, qui sont pris dans le mouvement perpétuel des affaires et de la compétitivité.
 
Pour Lafargue, et tout au long de sa vie, il s'agit de revendiquer le seul droit existentiel qui mérite un combat de chaque instant : le droit de faire ou de ne pas faire. Se délivrer du travail contraint imposé par l'état salarial revient à rompre avec une vision où l'homme ne serait que ce producteur pris dans les filets de la compétition pour s'engager sur les territoires plus hospitaliers, joyeux, de la force vitale, pour devenir un homo ludens.
 
Mais comment ? En faisant sauter tous les verrous idéologiques.
Ø      « L'amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu'à l'épuisement des forces vitales de l'individu et de sa progéniture ». Il s'emploie à montrer que le travail tel que nous le connaissons est une invention récente de l'homme.
Ø      Il questionne aussi la finalité de la production. A-t-on vraiment besoin de consommer autant ? Ne peut-on pas répartir les richesses différemment ? ne peut-on pas limiter les gaspillages ?
Ø      Ne devrait-on pas préférer bâtir pour tous une vie saine, détendue, choisie, plutôt que de tout miser sur l'esclavage volontaire ?
Ø      Le bon usage du progrès technologique sous toutes ses formes ne serait-il pas de laisser les machines se fatiguer à la place de l'homme ?
Ø      Il pose une question que se posait déjà La Boétie : le principal ennemi du travailleur, c'est peut-être le travailleur lui-même lorsqu'il accepte sa servitude.
 
« Si déracinant de son coeur le vice qui domine et avili sa nature, la classe ouvrière se levait dans sa force terrible, non pour réclamer les droits de l'homme, qui ne sont que les droits de l'exploitation capitaliste, non pour réclamer le droit au travail qui n'est que le droit à la misère, mais pour forger une loi d'airain, défendant à tout homme de travailler plus de trois heures par jour, la terre, la vieille terre, frémissant d'allégresse, sentirait bondir en elle un nouvel univers ».
 
La pensée de Lafargue au fil du temps va choquer aussi bien l'entrepreneur que le syndicaliste, la pensée correcte de gauche, comme celle de droite. Elle contredit absolument l'esprit du capitalisme, met en cause les fondements mêmes de son idéologie.
Paul Lafargue est un militant :
Il a participé dans les rangs du Parti Ouvrier Français, fondé en 1882, avec Jules Guesde aux luttes pour la réduction du temps de travail. Il a publié « La journée légale de travail réduite à huit heures » - Paru en feuilleton dans L'Egalité des 26 février, 5 mars et 12 mars 1882- où il écrit : « Le premier congrès de l'Internationale, le Congrès de Genève de 1866, déclara que "la condition première, sans laquelle toute tentative d'amélioration et d'émancipation échouerait, est la limite légale de la journée de travail. Cette limitation s'impose afin de restaurer la santé et l'énergie physique des ouvriers, et de leur assurer la possibilité d'un développement intellectuel, des relations sociales et une action politique. Le Congrès propose que la journée légale de travail soit limitée à huit heures. Cette limite est demandée par les ouvriers des Etats-Unis, et le vote du Congrès l'inscrira sur le programme des classes ouvrières des deux mondes." Le Congrès régional de Paris et le Congrès national du Havre, fidèles à la tradition de l'Internationale, ont inscrit à la tête de la partie économique de notre programme minimum : - "Réduction légale de la journée de travail à huit heures pour les adultes." Les possibilistes, trouvant la réduction de la journée de travail à huit heures une demande exagérée, de nature à offusquer les patrons électeurs, se sont empressés, avec la complicité du Conseil dit national, d'émasculer cet article si important du programme minimum. A Montmartre, ils demandaient simplement la fixation légale de la journée de travail et supprimaient la limite de huit heures. Nous nous proposons de défendre la réduction légale de la journée de travail à huit heures contre les économistes et les possibilistes. »
 
Comme représentant politique des ouvriers Lafargue est donc beaucoup moins radical que dans son pamphlet, mais il ouvre des routes qui conduiront progressivement à ce que nous connaissons aujourd'hui, et qui est sans cesse remis en question dans toutes ses dimensions. Temps de travail, congés, retraites, rien n'est encore acquis.
La nature du capitalisme est la même, au fond. La nature du salariat n'a pas fondamentalement changé.
 
La souffrance au travail est toujours présente. L'acceptation de la subordination ne connaît plus de frontière. L'exploitation du travail met les salariés en concurrence entre eux au niveau mondial. Cette situation est donnée par les puissants comme un phénomène naturel auquel il faut se plier. La précarisation impose la soumission.
 
Les loisirs ont rejoint la masse des produits marchandisés. Le temps n?est pas à la reconquête de la vie par chacun d'entre nous. Les individus sont toujours soumis aux forces qui nient le droit à l'existence autonome des classes laborieuses.
 
Le travail reste dans l'imaginaire collectif, le but de toute existence, la condition d'une vie réussie. Etre au chômage, ne pas avoir de travail, sont des situations de crise provoquant de terribles traumatismes. Il n'est même plus possible de mettre en question le travail. Tout au plus peut-on contester ses conditions.
 
Le fait même de travailler l'emporte sur la nature de tel ou tel travail. On peut raser une forêt, raboter une montagne, détourner le cours d'un fleuve, bétonner des territoires entiers, vendre des armes à n'importe quel dictateur fou, à condition qu'il y ait des milliers d'emplois créés. Et des milliards de profit en perspective. On peut refuser de ratifier le traité de Kyoto pour des raisons « économiques ». On ne travaille plus pour organiser le monde, on organise le monde pour pouvoir travailler.
 
Pour ce qui concerne les jours de congés, les RTT, nombreux sont ceux qui ne savent pas les occuper et s'adressent aux industriels du temps libre, spécialistes de la chasse aux temps morts, prêt à rentabiliser toute activité ou inactivité humaine. Le temps libre devient un véritable travail rentabilisé, il est entièrement récupéré par l'exploitation capitaliste et ses deux facettes de production et de consommation.
La paresse est pour moi le symbole de tout ce qui ne peut pas être vendu ou marchandé.
 
Thierry Paquot a écrit un beau livre sur l?art de la sieste. Voilà, me direz-vous, un moment de la vie qui n'est pas à vendre. Et bien, détrompez-vous ! La sieste elle-même peut faire partie du système de production, être mise en rapport direct avec la productivité. Cela aurait vraiment dégoûté Lafargue : il s'agit de ce que les anglo-saxons appellent la « power nap », expression qu'on pourrait traduire par «sieste dynamisante ». Le monde du sommeil est colonisé par le monde de l'exploitation du travail. Les entreprises organisent le repos comme période de rafraîchissement pour recommencer à travailler. On parle alors de « reconstitution de la force de travail ».
 
Si on pouvait travailler en dormant, on serait le citoyen idéal du monde globalisé. Un jour, peut-être, nous pourrons travailler et consommer en dormant? Sans jeu de mots, certains doivent en rêver. Mais dans cette perspective, la paresse envisagée comme réappropriation du temps, de l'espace par la pensée et la création personnelle ne peut plus exister. Parce que la vie individuelle n'existe plus. La paresse se dissout lorsqu'elle devient la propriété d'un autre que soi-même.          
 
Paul Lafargue dans ses écrits montre un magnifique talent de dénonciation des idées reçues : il dénonce « La religion du capital » en 1887, « Le pape Pie X » en 1890, « la charité chrétienne » en 1904.
 
C'est un travail de libération dont nous devrions nous inspirer plus souvent. Car la lutte idéologique est absolument nécessaire. Une lutte pour la démystification de l'idéologie du capitalisme, portée par la plus grande partie des organisations syndicales et politiques aujourd'hui.
 
Car pour libérer son temps, il convient préalablement de se libérer l'esprit et de se déculpabiliser.
 
Paressez ! Choyez chaque minute de votre existence comme un trésor unique ! Dégustez le temps comme un luxe sans prix ! La solution est d'assumer la paresse, de l'assumer pleinement, fièrement, comme le faisait Rimbaud :
« Mauvais sang ! J'ai horreur de tous les métiers...Je n'aurai jamais ma main. Après, la domesticité mène trop loin. L'honnêteté de la mendicité me navre. Les criminels dégoûtent comme des châtrés : moi, je suis intact, et ça m'est égal. »
« Je connais le travail; et la science est trop lente...On se passera de moi. J'ai mon devoir, j'en serai fier à la façon de plusieurs, en le mettant de côté.
 
Allons ! Feignons, fainéantons, ô pitié ! Et nous existerons en nous amusant, en rêvant amours monstres et univers fantastiques, en nous plaignant et en querellant les apparences du monde.»...
(Une saison en enfer)


[1] Marx montre dans le capital que la limitation de la durée de travail sert à déterminer quelle partie de la journée sera consacrée au renouvellement de la force de travail. La limite maximum dépend des bornes physiques de la force de travail et de limites morales, elle est très élastique. Elle n'est déterminée que par le rapport de force entre le capitaliste et le travailleur.
 
par J.L.Bargès publié dans : philosophie et politique
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