Droit à la paresse - Lafargue et les enjeux politique

Publié le par J.L.Bargès

Enjeux politiques de la paresse :
 
Tantôt résistante ou complice face aux pouvoirs, tour à tour refus du travail ou justification de son organisation, la paresse n'a cessé d'être immorale, et problématique politique . C'est sous cet angle que je voudrais aborder une réflexion autour de l'éloge de la paresse de Paul Lafargue.
La paresse est enjeu politique avant tout. Son premier théoricien, Paul Lafargue, très engagé dans le socialisme de son époque, a publié le droit à la paresse en 1883.
 
Beau fils et disciple de Marx, Lafargue avait bien intégré les thèses essentielles du manifeste communiste et du capital[1]. Mais, pour lui, il manquait à la théorie du travail et de la valeur un épilogue, il nous l'offre, c'est une théorie de la paresse.
Lafargue propose de reconquérir le temps qui est volé aux travailleurs en célébrant ce qu'il nomme la noble inactivité. Après la lutte pour le travail, il appelle à la lutte pour la paresse.
C'est un livre furieux, déclamatoire, allégorique, mais aussi analytique, plein de chiffres et de citations, l'une des premières grandes apologies de la paresse. En ce sens, Lafargue est un précurseur. Dans cet ouvrage, sa démarche se rapproche autant et même plus de celle de Nietzsche que de celle des grandes philosophies systématiques du XIX° siècle.
 
Pour Paul Lafargue, dès l'ouverture du livre, le travail (envisagé comme valeur unique) bâtit sa réputation sur le mensonge, peut-être le plus grand mensonge de la modernité. Malsain, abrutissant, le travail n'est pas pour lui une vertu, c'est un vice, qui nous dérobe à nous-mêmes, et la propagande qui l'entoure nous concocte un monde totalement déformé.
 
La paresse ne peut exister que comme corrélation au travail. Les ouvriers se tuent au travail pour permettre à des rentiers, à leurs patrons de vivre dans la paresse. La bourgeoisie possède les moyens de production, mais s'est emparée aussi des moyens de consommation. Elle seule peut se permettre d'accumuler suffisamment de moyens pour prendre du recul et s'approprier l'ensemble des biens produits par ceux qui travaillent comme des bêtes de somme sans pouvoir seulement vivre normalement, ni prendre quelques instants pour le repos qu'il soit physique ou moral.
 
En 1848, l'une des revendications essentielle des révolutionnaires était « le droit au travail », la journée de douze heures. Lafargue pense qu'en avançant cette revendication, et seulement celle-là, ils se sont livrés aux barons de l'industrie, qui ont sauté sur l'occasion.
 
Lafargue invective les prolétaires : « travaillez, travaillez, leur dit-il, pour agrandir la fortune sociale et vos misères individuelles, travaillez, travaillez, pour que, en devenant plus pauvres, vous ayez plus de raisons de travailler et d'être misérables ». C'est le cercle vicieux qu'il dénonce, où ce qu'on donne comme remède provoque une aggravation du mal.
 
Pour lui, le droit à la paresse est un droit naturel, qui doit être proclamé, s'il le faut, en dénonçant de fausses valeurs morales, comme le travail.
 
Au XIX° siècle, on explique l'impérialisme par le besoin de conquérir de nouveaux marchés pour absorber les effets de la surproduction capitaliste. Lafargue l'expliquerait plutôt comme la volonté d'exporter, vers des peuples ayant leur activité spécifique de production, qui leur permet de vivre en harmonie avec leur milieu, l'absurdité de la contrainte du travail salarié.
A la suite du rousseauisme, du romantisme, il idéalise les « bons sauvages », les sociétés qu'il appelle primitives.
Cela lui permet de montrer quel est le rôle de la religion dans le développement d'une culpabilité permanente concernant la paresse, mère de tous les vices, et pêché capital.
 
« Regardez le noble sauvage que les missionnaires de commerce et les commerçants de la religion n'ont pas encore corrompu avec le christianisme, la syphilis et le dogme du travail, et regardez ensuite nos misérables servants de machines ». Il pense que l'activité libre pour acquérir les biens naturels nécessaires à la vie rend les hommes beaux et conquérants, mais que l'assujettissement productif déglingue les organismes et les esprits. Les prolétaires ne sont pas les seuls à souffrir physiquement de la productivité capitaliste, les bourgeois eux-mêmes, par la surconsommation et l'inactivité sont rapidement décrépis, pas de la même manière : c'est leur bedaine et les excès en tout genre qui les détruisent.
 
Les « missionnaires du commerce et les « commerçants de la religion » ont leur dieu bourgeois: « Jéhovah, le Dieu barbu et rébarbatif, donna à ses adorateurs le suprême exemple de la paresse idéale ; après six jours de travail, il se reposa pour l'éternité. » C'est ce dieu du week end perpétuel, le premier des paresseux éternels, et ses prêtres, qui condamnent les hommes qui ne gagneraient pas leur pain à la sueur de leur front.
 
« Pour chanter véni créator, il faut avoir chasuble d'or. Nous en tissons pour vous grands de l'église, et nous, pauvres canuts, nous allons sans chemise. » 
 
Il aurait pu ajouter que c'étaient ces mêmes sociétés, contraintes à produire les aliments de luxe des colonisateurs (sucre, rhum, café, opium, tabac.), réduits à l'esclavage, qu'on traitait de paresseuses, et sur qui nous projetions notre morale judéo-chrétienne, et notre culpabilité religieuse.
 
Baudelaire parle de « la féconde paresse », il y voit en permanence une créativité en action, une sorte de contre-activité. Mais la question que nous pourrions nous poser, c'est : féconde pour qui ? La paresse est une contre-valeur, et elle ne peut s'apprécier qu'en regard du travail, comme la valeur travail ne se définit moralement que comme l'antithèse de la paresse.
 
Mais il y a deux états de la paresse, comme le dit Lafargue. L'une renvoie à un état d'origine, pur, innocent, et libre. C'est cet état de paresse que nous avons à reconquérir contre l'idéologie du travail avant tout, qui ne se réfère dans le système capitaliste qu'à la subordination, à l'exploitation.
 
Il y a aussi une autre paresse, celle qui est acquise aux dépends de celui qui travaille, celle du rentier, du financier, qui correspond elle aussi (en le renforçant) au système capitaliste. La paresse du premier type est une subversion du système. Il s'agit de reconquérir pour soi le temps qu'on nous vole, de reconquérir cette vie qu'on perd à la gagner.
 
La paresse est pour le travailleur du domaine de la résistance et de la revendication.
 
Revendication du temps libéré, non pas comme une permission accordée, mais comme un droit revendiqué. Lafargue ouvre la voie à cette revendication. Son livre est l'un des grands textes de l'aspiration à récupérer sa vie propre. Il concerne aujourd'hui tous les salariés, d'abord, et aussi bien d'autres, qui sont pris dans le mouvement perpétuel des affaires et de la compétitivité.
 
Pour Lafargue, et tout au long de sa vie, il s'agit de revendiquer le seul droit existentiel qui mérite un combat de chaque instant : le droit de faire ou de ne pas faire. Se délivrer du travail contraint imposé par l'état salarial revient à rompre avec une vision où l'homme ne serait que ce producteur pris dans les filets de la compétition pour s'engager sur les territoires plus hospitaliers, joyeux, de la force vitale, pour devenir un homo ludens.
 
Mais comment ? En faisant sauter tous les verrous idéologiques.
Ø      « L'amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu'à l'épuisement des forces vitales de l'individu et de sa progéniture ». Il s'emploie à montrer que le travail tel que nous le connaissons est une invention récente de l'homme.
Ø      Il questionne aussi la finalité de la production. A-t-on vraiment besoin de consommer autant ? Ne peut-on pas répartir les richesses différemment ? ne peut-on pas limiter les gaspillages ?
Ø      Ne devrait-on pas préférer bâtir pour tous une vie saine, détendue, choisie, plutôt que de tout miser sur l'esclavage volontaire ?
Ø      Le bon usage du progrès technologique sous toutes ses formes ne serait-il pas de laisser les machines se fatiguer à la place de l'homme ?
Ø      Il pose une question que se posait déjà La Boétie : le principal ennemi du travailleur, c'est peut-être le travailleur lui-même lorsqu'il accepte sa servitude.
 
« Si déracinant de son coeur le vice qui domine et avili sa nature, la classe ouvrière se levait dans sa force terrible, non pour réclamer les droits de l'homme, qui ne sont que les droits de l'exploitation capitaliste, non pour réclamer le droit au travail qui n'est que le droit à la misère, mais pour forger une loi d'airain, défendant à tout homme de travailler plus de trois heures par jour, la terre, la vieille terre, frémissant d'allégresse, sentirait bondir en elle un nouvel univers ».
 
La pensée de Lafargue au fil du temps va choquer aussi bien l'entrepreneur que le syndicaliste, la pensée correcte de gauche, comme celle de droite. Elle contredit absolument l'esprit du capitalisme, met en cause les fondements mêmes de son idéologie.
Paul Lafargue est un militant :
Il a participé dans les rangs du Parti Ouvrier Français, fondé en 1882, avec Jules Guesde aux luttes pour la réduction du temps de travail. Il a publié « La journée légale de travail réduite à huit heures » - Paru en feuilleton dans L'Egalité des 26 février, 5 mars et 12 mars 1882- où il écrit : « Le premier congrès de l'Internationale, le Congrès de Genève de 1866, déclara que "la condition première, sans laquelle toute tentative d'amélioration et d'émancipation échouerait, est la limite légale de la journée de travail. Cette limitation s'impose afin de restaurer la santé et l'énergie physique des ouvriers, et de leur assurer la possibilité d'un développement intellectuel, des relations sociales et une action politique. Le Congrès propose que la journée légale de travail soit limitée à huit heures. Cette limite est demandée par les ouvriers des Etats-Unis, et le vote du Congrès l'inscrira sur le programme des classes ouvrières des deux mondes." Le Congrès régional de Paris et le Congrès national du Havre, fidèles à la tradition de l'Internationale, ont inscrit à la tête de la partie économique de notre programme minimum : - "Réduction légale de la journée de travail à huit heures pour les adultes." Les possibilistes, trouvant la réduction de la journée de travail à huit heures une demande exagérée, de nature à offusquer les patrons électeurs, se sont empressés, avec la complicité du Conseil dit national, d'émasculer cet article si important du programme minimum. A Montmartre, ils demandaient simplement la fixation légale de la journée de travail et supprimaient la limite de huit heures. Nous nous proposons de défendre la réduction légale de la journée de travail à huit heures contre les économistes et les possibilistes. »
 
Comme représentant politique des ouvriers Lafargue est donc beaucoup moins radical que dans son pamphlet, mais il ouvre des routes qui conduiront progressivement à ce que nous connaissons aujourd'hui, et qui est sans cesse remis en question dans toutes ses dimensions. Temps de travail, congés, retraites, rien n'est encore acquis.
La nature du capitalisme est la même, au fond. La nature du salariat n'a pas fondamentalement changé.
 
La souffrance au travail est toujours présente. L'acceptation de la subordination ne connaît plus de frontière. L'exploitation du travail met les salariés en concurrence entre eux au niveau mondial. Cette situation est donnée par les puissants comme un phénomène naturel auquel il faut se plier. La précarisation impose la soumission.
 
Les loisirs ont rejoint la masse des produits marchandisés. Le temps n?est pas à la reconquête de la vie par chacun d'entre nous. Les individus sont toujours soumis aux forces qui nient le droit à l'existence autonome des classes laborieuses.
 
Le travail reste dans l'imaginaire collectif, le but de toute existence, la condition d'une vie réussie. Etre au chômage, ne pas avoir de travail, sont des situations de crise provoquant de terribles traumatismes. Il n'est même plus possible de mettre en question le travail. Tout au plus peut-on contester ses conditions.
 
Le fait même de travailler l'emporte sur la nature de tel ou tel travail. On peut raser une forêt, raboter une montagne, détourner le cours d'un fleuve, bétonner des territoires entiers, vendre des armes à n'importe quel dictateur fou, à condition qu'il y ait des milliers d'emplois créés. Et des milliards de profit en perspective. On peut refuser de ratifier le traité de Kyoto pour des raisons « économiques ». On ne travaille plus pour organiser le monde, on organise le monde pour pouvoir travailler.
 
Pour ce qui concerne les jours de congés, les RTT, nombreux sont ceux qui ne savent pas les occuper et s'adressent aux industriels du temps libre, spécialistes de la chasse aux temps morts, prêt à rentabiliser toute activité ou inactivité humaine. Le temps libre devient un véritable travail rentabilisé, il est entièrement récupéré par l'exploitation capitaliste et ses deux facettes de production et de consommation.
La paresse est pour moi le symbole de tout ce qui ne peut pas être vendu ou marchandé.
 
Thierry Paquot a écrit un beau livre sur l?art de la sieste. Voilà, me direz-vous, un moment de la vie qui n'est pas à vendre. Et bien, détrompez-vous ! La sieste elle-même peut faire partie du système de production, être mise en rapport direct avec la productivité. Cela aurait vraiment dégoûté Lafargue : il s'agit de ce que les anglo-saxons appellent la « power nap », expression qu'on pourrait traduire par «sieste dynamisante ». Le monde du sommeil est colonisé par le monde de l'exploitation du travail. Les entreprises organisent le repos comme période de rafraîchissement pour recommencer à travailler. On parle alors de « reconstitution de la force de travail ».
 
Si on pouvait travailler en dormant, on serait le citoyen idéal du monde globalisé. Un jour, peut-être, nous pourrons travailler et consommer en dormant? Sans jeu de mots, certains doivent en rêver. Mais dans cette perspective, la paresse envisagée comme réappropriation du temps, de l'espace par la pensée et la création personnelle ne peut plus exister. Parce que la vie individuelle n'existe plus. La paresse se dissout lorsqu'elle devient la propriété d'un autre que soi-même.          
 
Paul Lafargue dans ses écrits montre un magnifique talent de dénonciation des idées reçues : il dénonce « La religion du capital » en 1887, « Le pape Pie X » en 1890, « la charité chrétienne » en 1904.
 
C'est un travail de libération dont nous devrions nous inspirer plus souvent. Car la lutte idéologique est absolument nécessaire. Une lutte pour la démystification de l'idéologie du capitalisme, portée par la plus grande partie des organisations syndicales et politiques aujourd'hui.
 
Car pour libérer son temps, il convient préalablement de se libérer l'esprit et de se déculpabiliser.
 
Paressez ! Choyez chaque minute de votre existence comme un trésor unique ! Dégustez le temps comme un luxe sans prix ! La solution est d'assumer la paresse, de l'assumer pleinement, fièrement, comme le faisait Rimbaud :
« Mauvais sang ! J'ai horreur de tous les métiers...Je n'aurai jamais ma main. Après, la domesticité mène trop loin. L'honnêteté de la mendicité me navre. Les criminels dégoûtent comme des châtrés : moi, je suis intact, et ça m'est égal. »
« Je connais le travail; et la science est trop lente...On se passera de moi. J'ai mon devoir, j'en serai fier à la façon de plusieurs, en le mettant de côté.
 
Allons ! Feignons, fainéantons, ô pitié ! Et nous existerons en nous amusant, en rêvant amours monstres et univers fantastiques, en nous plaignant et en querellant les apparences du monde.»...
(Une saison en enfer)


[1] Marx montre dans le capital que la limitation de la durée de travail sert à déterminer quelle partie de la journée sera consacrée au renouvellement de la force de travail. La limite maximum dépend des bornes physiques de la force de travail et de limites morales, elle est très élastique. Elle n'est déterminée que par le rapport de force entre le capitaliste et le travailleur.
 

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